EN SALLESHowl : The Times of Allen Ginsberg
EN SALLESLa Désintégration : paradise now
EN SALLESA part, peut-être, Madame Thatcher…
EN SALLESAnother Happy Day… vraiment ?
EN SALLES En secret: bluette engagée
AVANT-PREMIERETerritoire des loups : élégie féroce
AVANT-PREMIERELe choc Martha Marcy May Marlene
AVANT-PREMIEREAlbert Nobbs: Rodrigo Garcia féministe
AVANT-PREMIEREAngelina Jolie signe un film choc
AVANT-PREMIERE Daldry: l'enfance, le deuil et New-York
AVANT-PREMIEREMichelle est Marilyn
ZOOM DVDLe Stratège : petit mais costaud
A VENIR J-C, comme John Carter

21 févr. 2012

[Critique] LA VERITE de Marc Bisaillon (2011)


La Vérité, deuxième film de Marc Bisaillon après La Lâcheté, c’est un peu la version québécoise de l’américain Paranoid Park de Gus Van Sant. Soit l’histoire d’un ado, qui hormis un goût prononcé pour les sweats à capuche, se retrouve embarqué en plein fait divers et tiraillé par un dilemme moral: révéler ou ne pas révéler qu’il est l’auteur d’un homicide involontaire. Telle est la question qui traverse l’œuvre de Bisaillon, point d’interrogation-spectre à la poursuite de deux copains (incarnés par Pierre-Luc Lafontaine et Emile Mailhiot) dont la vie se mue en enfer après une soirée trop arrosée. Si le départ laisse quelque peu indifférent (le cinéaste met du temps à entrer au cœur de l’action), la suite est hautement convaincante. A mesure que l’on s’enfonce dans le mal-être des deux jeunes garçons, rongés par leur silence, le film pénètre le registre dramatique avec une justesse surprenante.

En plus d’y inscrire son duo dans un contexte vraiment crédible (les études, la petite copine- excellente Juliette Gosselin-, la famille), le réalisateur soigne seconds rôles et études de caractère. La mère de Gabriel (Geneviève Rioux), notamment, en symbole de droiture (elle est flic), est un beau personnage, écartelée entre ses idéaux (de femme, de professionnelle) et l’amour qu’elle porte à son enfant. Le portrait- très intime, très humain- qu’offre Bisaillon de ces gens lambdas qui basculent, soudainement et avec violence, dans l’horreur d’un fait divers, est filmé à la bonne hauteur : jamais dans le pathos, jamais dans le jugement. Et, au-delà d’un film qui traite frontalement du poids de la culpabilité, La Vérité parle surtout du secret, fardeau destructeur, plaie béante que l’on ne cicatrise qu’avec les mots.




Sortie France : inconnue.
Dispo en DVD / import Québec.

20 févr. 2012

[Critique] THE SUNSET LIMITED de Tommy Lee Jones


L’un est noir, l’autre est blanc. Le premier, chrétien convaincu, sauve la vie du deuxième, prof suicidaire. On n’en saura pas plus. De la pièce signée Cormac McCarthy, auteur de The Road et No country for old men, deux œuvres littéraires majeures déjà adaptées au cinéma, Tommy Lee Jones livre un huis clos pour la télévision (la chaîne américaine HBO précisément), oppressant, bavard, intriguant. Enfermés dans l’appartement du croyant (et ex-taulard), les deux personnages volontairement schématiques du (télé)film vont servir de vecteurs à une immense remise en question de l’existence. Tout du long, on y suit les circonvolutions de leur échange passionné. Tout y passe : religion, nihilisme, foi, misanthropie. Au milieu, un rapport de force et des vagues de questions, qui trouvent plus d’arguments que de réponses : est-on, à être cultivé, condamné au malheur ? La foi n’est-elle qu’illusion de l’esprit ? La vérité est-elle … qu’il n’y a pas de vérité ? Vous l’aurez compris, The Sunset Limited, c’est un cours de philo sur grand écran, verbeux, riche, intello.

Ce qui fait la différence, c’est avant tout les professeurs chargés de dispenser la leçon : Tommy Lee Jones, d’un côté, Samuel Lee Jackson de l’autre. Un duo/duel à la Samuel Beckett entre deux monstres de cinéma qui a tout de réjouissant. Côté mise en scène, on se retrouve confrontés un peu au même problème que dans le récent Carnage de Polanski à savoir une absence profonde d’intérêt à passer du théâtre au cinéma. Formellement, Jones n’invente rien, demeure cloué au sol, ne s’approprie pas l’espace. Mais, in fine, ce sont dans les mots de McCarthy que se cacheront tous les délices : des tournures fines, des problématiques subtiles, des variations autour du bien et du mal inspirées et énigmatiques.




Direct-to-DVD

19 févr. 2012

[Critique] THE TEMPEST de Julie Taymor


[AVANT-PREMIERE]

Julie Taymor a un faible pour William Shakespeare : avec The Tempest, c’est la deuxième fois qu’elle porte à l’écran une pièce du dramaturge, après son Titus en 1999 où Anthony Hopkins tenait la vedette. Ici, c’est Helen Mirren qui trône en haut de l’affiche pour incarner un Prospero féminin, devenue Propera pour l’occasion. Dans The Tempest, on retrouve le style de Taymor, l’exubérance et le goût de la démesure que l’on avait constaté dans son biopic sur la peintre Frida Khalo, la tendance au trip romantique et neuneu qui faisait le charme de son Across the Universe. Si elle garde l’intrigue originale (une sorcière, maîtresse d'Ariel et Caliban, exilée sur une île fait subir diverses épreuves à un groupe de naufragés), le langage shakespearien, et les symbolismes de l’œuvre du 17ème siècle (le colonialisme, le bien et le mal) elle se permet toutefois quelques éclairs de modernité, des flashs anachroniques, tout aussi maladroits que fascinants.

Naviguant entre kitsch improbable, séquences psychédéliques, et sérieux de l’entreprise, The Tempest déconcerte mais impressionne par son courage. La vision de Taymor, quoique l’on en dise, est éminemment singulière. L’imagerie, parfois laide, parfois véritablement sublime (les paysages d’Haïti, où elle a filmé l’action en sont pour quelque chose), demeure dans tout les cas très étudiée. La cinéaste, en bonne compagnie (Alfred Molina, Djimon Hounsou, Alan Cumming et même Russell Brand !) souhaite aller au bout de son concept, et cela s’en ressent. Difficile alors de condamner véritablement le film, tant la proposition force le respect à assumer jusqu’à la fin son excentricité baroque, son décalage, ses contradictions. Au final, The Tempest, sorte de work in progress méditatif, pousse à réfléchir en temps réel à la meilleure manière d’adapter Shakespeare à notre époque. Plutôt novateur donc.




Sortie : prochainement.
(très probablement du direct-to-dvd)

18 févr. 2012

[Critique] EN TERRAINS CONNUS de Stéphane Lafleur


[AVANT-PREMIERE]

Des réalisateurs émergeants dans le (pas si petit) monde du cinéma d’auteur québécois, Stéphane Lafleur représente l’une des belles promesses. Un ton pince-sans-rire, une intrigue qui s’appuie sur du vide, une mise en scène savoureusement singulière, son deuxième film (après Continental, un film sans fusil) prône l’inverse de son titre. Nous ne sommes pas en terrain connu. L'action, sublimée par une belle bande son signée Sagor & Swing, se déroule dans la banlieue de Montréal et offre à voir la vie banale d’un frère et d’une sœur qui ne communiquent plus, ni entre eux ni avec leur entourage. Des êtres fermés, comme temporellement bloqués, en proie à une sorte de déshumanisation progressive. La fille, interprétée par Fanny Mallette, elle, n’a plus rien à dire à son cycliste (d’appartement) de mari. Le fils (Francis La Haye), lui, porte des tee-shirts ringards, se fait aboyer dessus par un gamin tête-à-claques et se bat contre des bonhommes de neige. Un duo qui n’a plus rien en commun si ce n’est une gravité sombre et une lassitude générale. En clair, dans le film, tout le monde s’emmerde. Sauf le spectateur.

C’est la grande prouesse de Lafleur que d’avoir su aborder l’ennui, le temps qui s’écoule lentement, la grisaille de l’hiver québécois, l’absence de communication et l’indifférence à vivre en captivant réellement son public d’un bout à l’autre. C’est finalement en gardant le mystère sur à peu près tout ce qui jaillit du film (les prédictions bizarres d’un homme du futur, les étranges accidents qui rythment le récit, les questionnements intérieurs des protagonistes), que Lafleur en dit long. Décalé, réjouissant et vraiment très drôle par instants (mais attention que de l’humour noir), En terrains connus, curiosité fascinante que l’on vous encourage vivement à découvrir, s’amuse de ses silences et se joue constamment de l’idée du "morcellement". Bras humains coupés, membres de mannequins à recoller, famille décomposée. Autant de puzzles pour une seule vérité : tout se répare, si peu que l’on prenne la peine de le vouloir.




Sortie : le 29 février 2012.

17 févr. 2012

[Critique] UNDERWORLD - NOUVELLE ERE (Underworld : Awakening) de Måns Mårlind & Björn Stein


On pensait en avoir terminé avec la saga Underworld, il y a 3 ans, avec l’épisode moyenâgeux de Tatopoulos. Avec la combi en cuir de Kate Beckinsale aussi, qui avait laissé le soin à Rhona Mitra de prendre la relève. Et pourtant. Voilà que (presque) tous nous reviennent pour un quatrième tour de manège vampirique. Une renaissance, à tous les niveaux. Quatrième opus d’une franchise qui rapporte pas mal, Underworld : Nouvelle ère s’impose comme la meilleure des suites données au premier épisode de Wiseman. Sans s’encombrer de psychologie ou de quoi que ce soit d’autre (en 3 minutes top chrono l’ouverture résume aux amnésiques les péripéties précédentes), le duo suédois Mårlind et Stein carbure à l’action pure: gunfights en folie, rythme furibard et instantanés gores. Le film dure un petit 1h15, mais tout y est: pas un plan en trop, pas une seconde d’ennui. C’est fait sans fioriture et avec un maximum d’honnêteté : on n’est pas là pour blablater, mais pour flinguer tout ce qui bouge. Lycans, vampires, mais surtout humains, qui occupent une place bien plus importante dans ce volet-ci.

Comme Selene se réveille après une longue période de cryogénisation, le monde autour d’elle a changé. Le grand écart avec la proposition de Tatopoulos est total : ici, on est dans un univers mi-futuriste mi-gothique, qui a une certaine allure. Faut dire que les deux réalisateurs ont plutôt bien soigné l’imagerie SF du film, utilisant à merveille la froideur urbaine de Vancouver. Côté mise en scène, ce ne sont pas des manchots, chose qu’ils nous avaient déjà prouvé avec Le silence des ombres (Shelter), sorti l’année dernière, qui possédait malgré un scénario faiblard une forte identité visuelle. Underworld 4 déboule donc avec la subtilité d’un éléphant mais garde tout du long la tête haute. Violence, vitalité et vitesse, en formule magique.



16 févr. 2012

[Critique] LE TERRITOIRE DES LOUPS (The Grey) de Joe Carnahan

[AVANT-PREMIERE]

Depuis 2003, année qui a vu naître le nerveux et incroyable Narc, on avait oublié de quoi était capable Joe Carnahan. Avec cette adaptation d’une nouvelle de Ian Mackenzie Jeffers (Ghost Walker), le cinéaste américain nous le rappelle. Et pas qu’un peu. Son Territoire des Loups est un film musclé et (mais ?) époustouflant, survival en haute montagne esthétiquement très intéressant, viril mais pas pour autant dénué de sensibilité, privilégiant l’action sans dénigrer l’émotion, tendu d’un bout à l’autre et plus subtil que ne le laisse paraître le script de départ. Du tout bon sur toute la ligne ? Oui. Carnahan, qui colle aux basques des sept survivants d’un crash d’avion, tire le meilleur de tout ce qui l’entoure. Il capte les moindres soubresauts du cadre menaçant, sauvage, féroce (avec à la fois cette suprématie de la nature, et, cette meute de loups lancée à la poursuite des hommes), toute la beauté des paysages (le tournage s’est déroulé en Colombie-Britannique, au Canada). Mais aussi, toute la fougue de sa bande d’acteurs, tous excellents- Dallas Roberts (The L Word), Dermot Mulroney (Le Mariage de mon Meilleur ami) et Liam Neeson (qu’on ne présente plus) en tête. Son scénario, lui, possède mille facettes.

Dans Le Territoire des loups, on peut tout y voir : à première vue, un divertissement efficace, mené avec ardeur, teinté d’une nostalgie nineties (Cliffhanger, Vertical Limit) ; plus profondément : une épopée au parfum de mort, belle traversée immaculée, sans espoir, élégiaque. C’est simple : Carnahan, en transformant ces montagnes d’Alaska en véritable purgatoire, nous livre un entertainment de luxe. Il insuffle une humanité crédible à des protagonistes a priori antipathiques, vus et revus ; il évoque des thématiques riches (la foi notamment) avec un sérieux et une justesse rares (voire inexistantes) dans ce type de long-métrage, et, surtout, il ne cherche jamais à plaire : cadrages audacieux, refus du show hollywoodien, mise à nu de ses hommes. Le Territoire des Loups prend son temps. De pleurer ses morts, d’écouter le vent, d’explorer et les âmes et l’espace. Et s’il est finalement très sombre, ce n’est que pour mieux célébrer la vie.




Sortie : 29 février 2012.

15 févr. 2012

[Critique] LA DESINTEGRATION de Philippe Faucon


Philippe Faucon est un cinéaste intéressant. Toujours, il mêle intimisme et problématiques sociales : séropositivité dans Sabine, choc culturel dans Dans la vie, lutte d’une ado maghrébine dans Samia. Avec La Désintégration, il s’intéresse au terrorisme moderne, ces kamikazes et fous d’Allah, prêts à sacrifier leurs propres vies au nom de leurs idéaux. Qu’est-ce qui pousse un individu à la folie extrémiste ? Comment l’être peut-il basculer dans la violence et la haine ? Le sujet est épineux, le traitement- lui- intelligent. Ses trois futurs meurtriers, Faucon les filme dans leur quotidien lillois, familial. Dans leur banlieue triste et leur galère de tous les jours. Ils sont socialement exclus, ne trouvent pas de boulot, n’arrivent pas à s’intégrer, ont des mères, des sœurs, des frères. Le titre annonce la couleur: désintégration pour un processus inverse à celui désiré (l’intégration dans la société française), désintégration pour un corps sacrifié, qui part en miettes, symbole d’une non issue, d’une revendication ultime.

Ces trois jeunes de banlieue, qui basculent peu à peu dans un groupe islamiste radical, jusqu’à commettre le pire au siège de l’OTAN à Bruxelles, Faucon les filme comme des mecs lambdas, désespérés, humains, décortiquant l’engrenage du mal à hauteur d’hommes, sans excuser, sans vouloir comprendre, préférant les faits aux grands discours. Dans le fond, il n’y a rien de plus. L’envie simple, mais puissante, d’exposer au grand jour les causes, et conséquences du pire. La pourriture progressive d’une situation. L’envers du concept de terrorisme. Formellement, le film a de beaux atouts de son côté. La mise en scène est forte, le montage sans bavure, l’interprétation saisissante (on pense notamment à l’excellent Rashid Debbouze, frère de Jamel). Le drame de société, politique, ancré dans l’actualité, ne se limite alors pas à l’illustration documentaire, mais possède de vraies forces cinématographiques. Impressionnant, au vu du budget réduit.



[Critique] HOWL de Rob Epstein & Jeffrey Friedman


"I saw the best minds of my generation destroyed by madness, starving hysterical naked... ", commence Allen Ginsberg dans son poème en quatre parties, intitulé Howl (hurlement), point de départ au mouvement littéraire de la Beat Generation, mené par des intellectuels libres et libérés qui n’avaient comme armes que leurs mots. Kerouac, Cassady, Burroughs… des figures aujourd’hui célèbres et reconnues, "juste des mecs qui voulaient être publiés", raconte Ginsberg face caméra. Pour incarner le poète torturé, talentueux et homosexuel, Rob Epstein et Jeffrey Friedman ont choisi James Franco, dont la sensibilité (littéraire) et la sensualité (masculine) emplissent chaque image, chaque réflexion, chaque mot qu’il prononce. Que ce soit lors d’une récitation publique, dans un café de San Francisco, qu’au cours d’une interview fictive qui sert de colonne vertébrale au film, Franco incarne Ginsberg avec justesse et passion. On le sent impliqué, tout comme les deux cinéastes dont ce n’est pas le premier essai en la matière puisqu’ils ont déjà signé The Times of Harvey Milk (Oscar du Meilleur documentaire) sur l’homme politique incarné par la suite par Penn chez Van Sant (et où jouait d’ailleurs James Franco lui-même). Et, puisque le monde est petit, Gus Van Sant produit ce Howl-ci, ni tout à fait fiction, ni tout à fait docu, quelque part en équilibre, entre poésie et cinéma, animation et jazz, revendication et introspection.

On est en 1957, où se tenait le procès de Lawrence Ferlinghetti, éditeur du dit poème, blâmé pour la publication de Howl, accusé d’obscénité. Le débat à la Cour prend des allures de cafés littéraires, puisque l’on y discute à la fois la nature d’une œuvre d’art, le droit à la liberté d’expression, l’(in)utilité de la censure, et la place de la poésie dans la littérature. Autant vous dire que Howl est intellectuellement stimulant, un vrai plaisir pour les méninges, et les oreilles (le film est entrecoupé de lectures d’extraits du poème). La réussite suprême de l’entreprise est d’avoir rendu tout ceci passionnant d’un bout à l’autre. Non, ce n’est pas un cours magistral d’1h30 sur l’icône d’une contre-culture, mais bien une expérience cinématographique qui ne ressemble à aucune autre, justement parce qu’à l’instar de Ginsberg, elle réinvente une forme. Ainsi, les séquences d’animation se mêlent-elles à des allers et venues dans le temps, le noir et blanc succède aux couleurs, et, le portrait d’un homme nu (qui a trouvé dans la poésie le moyen d’exprimer ses douleurs et de se libérer de ses tourments, dont notamment une homosexualité-fardeau qu’il vivait comme une malédiction), côtoie celui d’un grand poète qui a radicalement bouleversé et son époque, et la littérature.




[Critique] LA DAME DE FER (The Iron Lady) de Phyllida Lloyd


On se souvient encore (honteusement) d’une Meryl Streep la larme à l’œil, chantonnant du ABBA sur une plage dans Mamma Mia!, parenthèse mélodramatique, kitch et grossière, signée Phyllida Lloyd. Et donc c’est la même réalisatrice qui se lance dans un biopic sur Margaret Thatcher ? Oui. Bigre ! Nous voilà bien embêtés. A la sortie du film : deux constats. D’un côté, on a le numéro monstre d’une actrice qui n’a plus rien à prouver (LA meilleure actrice au monde peut-on affirmer sans rougir), de l’autre, une œuvre alambiquée, portrait gâché d’une figure complexe, ou quand la rigueur british d’une femme inflexible croule sous la vision made in Hollywood d’une cinéaste un peu lourdaude. Son film, Phyllida Lloyd le voulait plus humain qu’apolitique, c’est clair. De là à se vautrer dans une telle surenchère de bons sentiments, faut pas pousser. La cinéaste préfère opter pour un portrait sirupeux d’une vieille dame malade, coincée dans ses souvenirs comme au sein de sa luxueuse demeure, plus capable de discerner le vrai du faux, et hantée par le spectre de son défunt mari. On ne parle plus (vraiment) de Thatcher ici, mais d’un personnage au bord de la démence, dont le script brouillon suit le cours de sa pensée.

Dans l’absolu l’idée est bonne ; à travers le prisme biographique, elle n’a finalement que peu d’intérêt. Surtout que le contexte (thatchérisme, guerre des Malouines, conflits avec l’IRA) est feuilleté comme un vulgaire catalogue de faits, réduit à quelques images d’archives balancées par-ci par là, entre séquences surfaites et raccourcis faciles. En gros, Lloyd filme ce qui l’arrange: le combat d’une femme dans un monde d’hommes (sauf que le féminisme latent ne correspond pas vraiment à la réalité), sa détermination à suivre ses idéaux (toujours sous l’angle du dépassement de soi, jamais sous celui de l’ambition et d'un certain bellicisme), et ses batailles politiques (mais son ultralibéralisme et la vague de privatisations dont elle fut à l’origine ne sont qu’à peine évoqués). Complaisant ? Erroné ? Singulier ? Un peu des trois à la fois, mais sûrement pas le portrait sérieux et puissant que l’on attendait.



14 févr. 2012

[Critique] J. EDGAR de Clint Eastwood


De mai 1924 à mai 1972, de Coolidge à Nixon, J. Edgar Hoover fut le grand patron du FBI. Un personnage aux multiples zones d’ombres qui a passé sa vie à traquer les secrets d’autrui tout en masquant le mieux possible le sien : une homosexualité latente, refoulée, un amour fou (et réciproque) pour son bras droit Clyde Tolson. Si le film est séduisant de tous côtés- politiquement, historiquement, cinématographiquement- il trouve son supplément d’âme dans ce paradoxe-là, cette faille dans laquelle s’engouffrent Clint Eastwood, par goût du non-dit, et Dustin Lance Black, scénariste oscarisé pour Harvey Milk, visiblement très attiré par la thématique. Fils à maman (Judi Dench, au passage impeccable), fin stratège, figure de pouvoir, monstre de détermination, petit garçon effrayé : J. Edgar Hoover est disséqué sous toutes les coutures.

Incarné par l’acteur-à-tout-faire Leonardo Di Caprio, l’un des plus grands comédiens de notre époque (oui, oui), l’homme qui a indubitablement marqué son temps, irrité autant que fasciné, bouleversé les acquis (accès à l’information, espionnage, débats juridiques) et questionné les consciences se transforme en étonnant protagoniste de cinéma. Du pain béni pour Eastwood qui puise dans la richesse psychologique de son personnage, matière à passionner. Son biopic, d’une rigueur formelle toujours remarquable, captive de bout en bout. Comme à l’accoutumée chez le cinéaste, l’élégance apparente ne cache rien de moins qu’une immense précision, et la pudeur générale dissimule de grands tourments intérieurs. Même s’il on reste bien en deçà des chocs émotionnels que furent Gran Torino ou Million Dollar Baby, J. Edgar est un film à saluer, qui conjugue Histoire et humanisme, délicatesse et politique. Avec classe, et sobriété.



13 févr. 2012

[Critique] MARGIN CALL de J. C. Chandor


[AVANT-PREMIERE]

Calme olympien, licenciements méthodiques, atmosphère glacée et cadrages sophistiqués : Margin Call débute fort. Avec ce film ultra moderne, puisqu’il y contemple la crise économique de l’intérieur, J.C. Chandor revient, le temps d’une nuit charnière, sur la crise des sub-primes et la chute d’une firme d’investissement new-yorkaise. Wall Street à hauteur d’hommes, et de femmes, coeur d’un capitalisme gangréné et mourant. Afin de suivre cette équipe de traders, avant le drame, le cinéaste fait preuve d’une inventivité incroyable pour rendre excitant l’univers a priori rébarbatif des finances : ici, point d’avalanches de termes complexes (même s’il y en a) ou de fiction documentaire ennuyeuse. Au contraire, il choisit de raconter son récit sous la forme d’un thriller catastrophe : suspense, temps de crise, et dommages collatéraux y compris.

Ses acteurs, tous impeccables (de Kevin Spacey à Demi Moore, en passant par Stanley Tucci, Simon Baker, Jeremy Irons, Zachary Quinto ou encore, Paul Bettany), offrent chair et vie à des figures qui restent pour le moins abstraites pour le commun des mortels. Des costumes-cravates, dominant le monde du haut de leur tour, et dont la moindre décision a des répercussions sur le monde tout entier. Sans jamais se montrer critique (on est pas là pour ça), J.C Chandor réussit tout de même le tour de force de glisser quelques plans qui en disent plus que de longs discours : ces deux boss, entourés d’une femme de ménage, qui s’inquiètent de leur avenir, un jeune trader sorti de la fac qui éclate en sanglots dans les toilettes parce qu’il va se faire virer, ou des vieux de la vieille qui tournent le dos à toutes éthiques pour être en mesure de payer leurs nombreux crédits. “ Fuck normal people !”, dit l’un d’entre eux. Une exclamation qui résume à elle-seule Margin Call: il n’y a pas de place pour l’humain au milieu des chiffres et des écrans d’ordinateurs.




Sortie : le 4 avril 2012.

11 févr. 2012

[Critique] ANOTHER HAPPY DAY de Sam Levinson


Le célèbre "Familles, je vous hais" de Gide a servi de terreau à bien des longs-métrages, les plus réussis se trouvant côté indie à l’image du danois Festen de Thomas Vinterberg ou des américains Rachel se marie de Jonathan Demme et American Beauty de Sam Mendes. Au-delà d’être très cinématographique (comédie, drame, voire film d’horreur : le sujet permet toutes les audaces !), la famille révèle surtout les dessous d’une époque ("la base des sociétés", écrivait Balzac). Lorsque l’on scrute de près le noyau dysfonctionnel de celle dont il est question dans le très cynique (rien qu’au titre) Another Happy Day, on comprend bien des choses. A chaque personnage, un maux moderne. La jeune fille se mutile (subtile Kate Bosworth), l'ado (Ezra Miller, qui ne lasse pas) noie son mal-être dans des mélanges explosifs (alcool, médocs, pétards). La mère, elle, (géniale Ellen Barkin), symbolise une réalité générationnelle, ces femmes seules, délaissées par leurs maris (Thomas Hayden Church) pour d'autres plus tape-à-l’œil (Demi Moore). On y entrevoit aussi, subtilement, les mutations de modes de communication : les plus vieux ne disent rien, les parents ravalent leur colère, les jeunes la retournent contre elle.

Du petit microcosme, réuni à l’occasion d’un mariage, Sam Levinson, fils de Barry (Good Morning Viet Nam, Rain Man), 26 ans et déjà le Prix du meilleur scénario à Sundance, glisse vers l’universel et une autopsie générale de toute la société américaine (voire la société tout court). Plutôt pas mal donc. Aussi, il a su s’entourer : le casting quatre étoiles ainsi que l’agréable bande son (merci Olafur Arnalds) enrobant sa sucrerie acide en sont pour beaucoup dans la réussite du film. En outre, l’écriture, incisive et précise, dissèque avec justesse la psychologie de ces victimes-bourreaux, prises au piège d’un conditionnement aux allures de supercherie. Et, parce qu’il désamorce toute la violence du récit par des éclairs d’humour noir bien sentis, et quelques séquences muettes et en musique, Levinson fils ne perd pas pied au cœur des hystéries.


[Critique] DEVIL INSIDE de William Brent Bell


[AVANT-PREMIERE]

Devil Inside, c’est le buzz du moment. Démarrage en trombe outre-Atlantique, recettes incroyables au box-office, 1 million de dollars de budget pour 35 millions de bénéfices. Dur, dur lorsque l’on sait qu’il s’agit ni plus ni moins que du pire film jamais réalisé sur le thème de l’exorcisme. Si l’on pouvait trouver certaines qualités aux succès récents en la matière (Phénomènes Paranormaux, Le Dernier exorcisme ou même Paranormal Activity 3), ce Devil Inside est impossible à défendre tant il repose sur une vacuité monstre. Des acteurs (Fernanda Andrade, Simon Quarterman) au concept (le faux documentaire), de l’intrigue (des possédés, des exorcistes, des démons) à la mise en scène (caméra subjective), tout empeste le réchauffé et l’opportunisme. C’est clair, ce film a été produit pour gonfler les poches de la Paramount. Le plus horrible dans tout cela, c’est que ça marche.

Le film, donc, reprend les ficelles du found footage, terme nouvellement à la mode qui définit un genre initié par Blair Witch, où l’on retrouve de prétendus vrais enregistrements visuels de personnes fictionnelles, préférablement mortes ou disparues. Partant de là, on assiste au tournage amateur d’une jeune fille en quête de vérité : sa criminelle de mère est-elle folle ou possédée ? William Brent Bell (qui signe aussi le scénario pitoyable) déroule alors les écueils habituels du genre : opposition science/religion, séquences chocs (merci à l’incroyable contorsionniste) et grand-guignolesque. Il aurait pu le faire avec une habilité certaine, à défaut d’originalité, mais ce n’est même pas le cas : Rome est américanisée jusqu’au ridicule, les prêtres ressemblent à des ados, et les beuglements du diable nous feraient presque piquer du nez. Faut pas pousser.




Sortie: le 22 février 2012.