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30 mars 2010

[ Critique ] L’IMMORTEL de Richard Berry


Acteur (Les Insoumis) ou réalisateur (La boîte noire), Richard Berry a le polar dans les veines, le goût du noir sur fond rouge- où passion(s) et sang forment un cocktail sombre et violent. Avec L’Immortel, il joue sa carte américaine, tentant de rivaliser avec les gros projets US: action à tout va, caméra ample et nerveuse, atmosphère triste, âpre et furieuse. Pour le coup, son film pique le meilleur chez tout le monde (en France) : la mélancolie (sans le côté dépressif) d’un Marchal, l’efficacité (sans le superficiel) d’un Besson. Même si l’on peut lui reprocher un certain penchant à se complaire dans l’ampoulé, Berry maîtrise la profondeur du sujet: les doutes de son (anti) héros- de ses larmes à ses peurs, de sa dureté à sa tendresse- les nuances en chacun (pas trop de manichéisme) et se permet, surtout, avec une confiance en lui étonnante (et sans prétention) pas mal d’audaces et de plaisirs.

Une confiance qu’il offre ainsi aux autres. A Marina Foïs, très crédible en flic endeuillée. A Kad Merad en sale psychopathe bègue. Des surprises bienvenues derrière l’emballage viril de l’ensemble. Car si Berry se démarque des productions françaises en matière de films policiers ou d’action, c’est par cet attachement subtil qui le lie à l’émotion, à la fouille psychologique, qui fait primer les silences intérieurs face au vacarme des flingues. De cette manière, il contente tout le monde, offrant une œuvre pleine de style, paradoxalement charmante dans ses excès de frime.



28 mars 2010

[ Critique ] ALICE AU PAYS DES MERVEILLES de Tim Burton


En apparence, on est en terrain connu: les acteurs fétiches (Depp, Bonham Carter), les personnages en marge et décalage (Alice, trop grande, trop petite, trop rebelle, anti-conventions), les thématiques sombres et cruelles (la perte de l’innocence, l’intégration de la notion de mort, les dangers et atouts de l’imaginaire), tout semble- à première vue- absolument adéquat à l’univers détonnant de Burton. A première vue seulement. Car, bizarrement, dès le départ, c’est l’ennui qui prend toute la place, dévorant la pellicule dans tout ce qu’elle propose au spectateur: une esthétique travaillée, un monde recherché, une atmosphère cherchant à coller au plus près des folies originelles d’un Lewis Carroll. Dans un décor numérique, la magie s’évapore. Sous le maquillage et les manières exacerbées des protagonistes et des acteurs, toute émotion se retrouve enterrée sous l’amas du superficiel, pulvérisée par une proposition visuelle lisse et bien comme il faut, sans rien qui ne dépasse, sans dingueries ni frissons.

Car ce
Alice au pays des merveilles-là ne distille pas le parfum de l’œuvre, sa noirceur et sa méchanceté féroce qui voit une fillette confrontée à l’épouvante démesurée et complexe de son imaginaire, piégée en elle-même, par elle-même, forcée à accepter l’incohérence des choses de la vie. Estampillé Disney, le film de Burton caresse mollement dans le sens du poil au lieu d’asséner des claques, et préfère la tiédeur générale (actrices principales fades, représentation des protagonistes-clés plutôt banale) au bousculement des idées et des cœurs. On se retrouve alors en pleine guimauve, bluette divertissante aussi inoffensive qu’un titre d’Avril Lavigne là où l’on souhaitait une descente grandiose et ténébreuse dans le cauchemar effrayant d’Alice.



[ Critique ] LEGION – L’ARMEE DES ANGES de Scott Charles Stewart


Quand Dieu en a ras le bol des humains, il envoie des anges aux dents pointues exterminer la Terre. Voilà pour le postulat de base de cette série B (Z ?) qui ose le gore de bas étage mais qui se vautre dans des dialogues ridicules et des billevesées apocalyptiques fatigantes. Les défauts s’accumulent alors en montagne de niaiseries, s’appuyant sur des références écrasantes (The Mist de Darabont, Assaut de Carpenter ou même l’affreux Constantine de Lawrence) sans offrir quoi que ce soit de potable au regard.

L’intrigue, stoppée de plein fouet en milieu de film par une absence effarante d’inspiration, patauge dans une atmosphère mystico-religieuse à peine effleurée où quidams tentent de survivre au fin fond du désert rendant le tout aussi creux que stupide. Pusillanime, agaçant, moche et mou, Légion aspire bonnes idées et réflexions, pour ne recracher sur la table qu’un immense vide, triste comme la pluie. Autant dire qu’on est bien loin du divertissement sans prise de tête auquel on s’attendait.




26 mars 2010

[ Critique ] TOUT CE QUI BRILLE de Géraldine Nakache & Hervé Mimran


Fortuite ou pas, la présence de Virginie Ledoyen au casting de Tout ce qui brille, rappelle qu’il y a dix ans les Héroïnes adolescentes de Krawczyk, voulaient elles aussi sortir de leur campagne et s’extraire de la vie plate et toute tracée qu’on leur proposait. En 2010, rien n’a changé, Jeanne et Johanna étant devenues Ely et Lila, l’Aveyron la cité de Puteaux, Paname demeurant, avec ses paillettes aguicheuses et ses promesses de reconnaissance sociale, la lumière au fond du tunnel. Avec un sens aiguisé de la réplique qui tue et une flopée de seconds rôles très soignés (Carole en tête !), le duo Nakache/Bekhti fait des étincelles, leur alchimie à l’écran étant totale, dans un film plein de fraîcheur et de peps. Hervé Mimran et Géraldine Nakache (qui endosse ici plusieurs casquettes: chanteuse, actrice, réalisatrice, scénariste !) livrent alors une bluette ado qui atteint des sommets côté quota sympathie, puisant dans une vision moderne de l’adolescence féminine (et sans cantonner la banlieue à son image sombre habituelle) matière à disserter sur les maux du siècle: l’apparence, le bling bling, le paraître avant l’être, le j’ai avant je suis.

Le message est donc simple (simpliste ? simplifié ?): tout ce qui brille … n’est pas or. A part un humour bien dosé et de légères nuances de morosité bienvenues, le film n’offre hélas pas grand-chose d’autre, trouvant ses propres limites dans une absence de profondeur assez gênante- autant sur le fond (trop lisse, trop gentillet) que sur la forme (même remarque)- et une étrange impossibilité à passer du drame au comique en un claquement de doigt. Pour un film qui évoque l’abandon cruel de l’innocence, des beaux rêves de princesses et qui confronte les deux jeunes filles à la vacuité de leurs baguenauderies, c’est un peu dommage.



24 mars 2010

[ Critique ] LA REVELATION de Hans-Christian Schmid


Avec cette plongée tendue au cœur des (dys)fonctionnements du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie, le très doué Hans-Christian Schmid (le formidable Requiem, c’est lui), pose les vérités sous deux angles différents: le drame d’abord, humain, moral, éthique, le thriller ensuite avec ses enquêtes, rebondissements et autres codes du genre. S’il part de faits fictionnels, le cinéaste ne perd pas du vue la réalité qu’il pointe du doigt, à savoir comment les instances judiciaires se trouvent à un moment donné manipulées par des intérêts considérés plus forts que le rendu d’une justice égale et à hauteur d’hommes, par des gouvernements qui servent leurs intérêts propres (rentrer dans l’Union Européenne ici) au détriment de ceux des victimes, par des Etats qui cachent l’information au plus grand nombre, mettant ainsi des bâtons dans les roues au procureur chargé de l’affaire.

Schmid démontre tout les enjeux du procès d’après guerre dont il est question dans le film : l’énorme torture psychologique vécue par le témoin, la façon dont le professionnel s’immisce dans le privé (avec cette femme procureur peu à peu impliquée émotionnellement dans l’affaire), mais aussi, le mutisme des pouvoirs publics et des politiciens, préférant à la justice le silence confortable. Taire ce qui ferait tâche. Taire ce qui dérange. En soignant une œuvre engagée et captivante, qui bénéficie d’éclairs de cinéma magnifiés par une mise en scène caméra à l’épaule, le cinéaste signe un film maîtrisé de bout en bout qui fait la part belle aux ressentis, offrant la parole- habituellement étouffée par des magouilles politiques secrètes en tout genre- aux victimes. Une manière d’ouvrir sa gueule dans un monde corrompu, pandémonium où dégénérés et lâches gardent- pour soigner leur pathétique tranquillité- leurs bouches closes.



23 mars 2010

[ Critique ] NOUS TROIS de Renaud Bertrand


Qui sont ces "trois" personnes? Les possibles? Les intrus? Entre une vie rêvée où les fantasmes deviennent avenir en un claquement de doigts, et la réalité complexe d’une vie où le foyer familial se mue en obstacle infranchissable, il n’y a qu’un pas que franchit cette mère au foyer, éperdue, amoureuse, impavide face à ses sentiments (pour le voisin) et ses obligations de femme (pour fils, époux et père). Au travers les yeux d’un enfant, qui voit sa maman comme une reine (belles séquences oniriques qui temporisent le drame), Renaud Bertrand signe une œuvre attachante, pleine de bonnes intentions, tendant vers une bâtardise inattendue, le cœur entre tendresse et passion, la tête entre responsabilités et abandon.

Dans un décor
kitsch et une espèce de détachement étrange, qui accentue l’aspect rêveries, il préfère contempler la vie derrière un kaléidoscope naïf et enfantin, sans affronter de plein fouet la dureté de l’adultère, des choix, de la perte du goût de l’existence et d’un futur vu comme un géant trou béant où s’engouffrent tous les espoirs. On ne sait trop si le véritable sujet du film n’est pas in fine cette mère perdue d’amour et de lassitude, plutôt que ce fils, aveuglé par les lumières de l’innocence, tant Bertrand la filme comme une divinité déchue. D'où une légère confusion des points de vue. Mais, toutefois, ses propositions sont charmantes, ses comédiens formidables (Béart sublime, Dana étonnante), son propos optant sans cesse pour différents tons, la drôlerie et la tragédie comme mélange et résumé du monde beau et cruel de l’enfance.



21 mars 2010

[ Critique ] BAD LIEUTENANT de Werner Herzog


Dans un décor chargé de fantômes et de traumas, Nicolas Cage traîne sa carcasse de camé un peu dingue, aussi fou qu’un Herzog en pleine inspiration, capable de tout pour insuffler souffle et folie à un film (de fou). Tout est proprement hallucinant dans Bad Lieutenant: la prestation de l’acteur, la mise en scène incroyable- tour à tour poussive, jusqu’au-boutiste, puisant dans le tragique matière à se fendre la poire- le scénario trimballant un désespoir cynique et ludique, les mille audaces (comme celles de s’offrir le luxe d’apartés animaliers en total décalage avec le reste) dont use le cinéaste comme autant de pieds de nez aux productions américaines du genre. Tout comme Tavernier l’avait fait avec sa Brume Electrique, Herzog contemple avec lenteur et lucidité une terre frappée par le mal, utilisant l’atmosphère post Katrina, avec ses spectres dansant, comme une parfaite illustration de la déréliction progressive des protagonistes, isolés dans leurs délires et auto sabotage.

Si l’intrigue policière demeure (en plus) soignée et relativement captivante, c’est surtout la dérive du lieutenant-titre qui fascine le plus, cette manière je-m’en-foutiste de rire à la gueule de la mort, du malheur et du reste. La descente aux enfers, contrebalancée avec humour par une fin ludique, de ce ripou à l’immoralité déconcertante (drôle? odieuse?), permettant derechef à Herzog de se balader sur les chemins sinueux et complexes des êtres sous-influence, paradoxalement aussi avides de vivre dans ce monde (dégénéré, abîmé), que de s’y laisser mourir.



20 mars 2010

[ Critique ] BLANC COMME NEIGE de Christophe Blanc


Ambitieux, original, atmosphérique, le Blanc comme neige de Christophe Blanc, doué pour suivre les ruptures psychologiques de personnages en crise (Une femme d’extérieur), est un bel essai dans le genre du polar, prenant à contrepied les attentes, réactions et schémas habituels. Dans un crescendo tendu et stimulant, qui propage l’hystérie avec un plaisir non dissimulé et use d’invraisemblances pour précipiter la panique, le film réussit un haut et délicat challenge: celui de construire un film sur … rien. Car, on ne saura pas grand-chose de ces magouilles laissées par un mort, de ces inquiétantes figures de gangsters, l’intrigue ne proposant aucun fils complexes à démêler, aucune énigme à résoudre, mais une vraie chasse à l’homme, intense et haletante, qui n’a pour but que de poser au grand jour les tiraillements d’un homme- père, époux et frère- face à sa réussite et à la pression de tout perdre, sa vie n’étant dans son entièreté construite que sur sa richesse et son succès.

Entre le soleil de Marseille et le paysage froid et inquiétant de Finlande, c’est donc plus qu’une vie qui se brise en éclat, mais la vérité d’un homme, sa perception des choses, et les apparences dans lesquelles il se complait depuis toujours. Autour de François Cluzet (à la perfection coutumière), d’excellents seconds rôles (Louise Bourgoin, Jonathan Zaccaï, Olivier Gourmet) en rajoutent un maximum dans la montée hallucinante et anxiogène des inquiétudes et des craintes, et hisse cette belle et atypique tentative de bouleverser les codes, en un film singulier et remarquable.



17 mars 2010

[ Critique ] THE GOOD HEART de Dagur Kari



Teintes verdâtres pour rencontre entre ombres et lumières, The Good Heart décline son idée de base (le choc de deux antagonismes et visions de la vie) jusqu’au prévisible. Si le premier est jeune, sincère, optimiste et voue son quotidien à aider son prochain, le second est misanthrope, misogyne, malade et amer (« bitter and cold »). De ses deux manières d’envisager l’existence, l’islandais Dagur Kari tire un film un peu terne qui ne sait tirer parti de son cynisme (et de ses dialogues finement taillés) que par fulgurances.

Tout autour, beaucoup de surplace (le lieu unique du bar renforce cette impression de tourner en rond) et peu d’émotions, le cinéaste ne cessant de suivre des chemins que l’on peut aisément flairer par avance, jamais surpris, face à la tournure des évènements. Les personnages se retro
uvent alors enfermés dans leur fonction et statut de contraire, soleil et ténèbres d’une œuvre qui ne tient pas ses promesses de noirceur. La permutation finale (twist facile du genre) ainsi que le côté feel good movie ténébreux (qui va a contrario des ironies du début) n’en sont alors que plus factices.
  • Vu en Avant-Première au Festival Indépendance(s) et Création d’Auch

[ Critique ] LA RAFLE de Roselyne Bosch


Première exploration cinématographique française de l’horreur de la rafle du Vel d’Hiv, où des milliers de juifs furent d’abord enfermés et affamés, pour être ensuite envoyés dans les camps d’extermination polonais, le film a surtout le mérite d’exister, d’ouvrir la plaie de l’Histoire et de rappeler le sombre passé de la France et de sa police, acteurs entièrement impliqués dans le massacre de l’été 42 (reconnu par le président Chirac en 1995). D’emblée, la cinéaste prévient le spectateur : "Tous les éléments de ce film, même les plus extrêmes, ont eu lieu l’été 42", ancrant son œuvre dans une démarche éducative, une perspective de transmission louable, plus qu’un devoir de mémoire, un hommage véritable aux victimes, aux résistants, et aux Justes.

Et, formellement, elle s’en sort plutôt bien malgré le lourd bagage à porter: émotion toute en retenue, acteurs bouleversants (Mélanie Laurent en tête) et récit qui ne se vautre ni dans le pathos ni dans l’excès, Rose Bosch signe un film digne, qui ne s’encombre jamais d’inutile complexité pour mieux se focaliser sur l’essentiel: les faits, les chiffres, les hommes, femmes et enfants morts, sur la honte, sur la responsabilité de la France. L’œuvre est, bien évidemment bouleversante, mais (aussi) soignée, sincère, nécessaire. Et c’est tout ce qui compte.




14 mars 2010

[ Critique ] SANS LAISSER DE TRACES de Grégoire Vigneron


Pour son premier film, Grégoire Vigneron lorgne du côté du thriller social, et prend pour (anti) héros un golden boy aux dents longues, tiraillé entre ses envies de réussite et son impossible intégrité, son désir de gloire et sa culpabilité. Le personnage, interprété par un Magimel convaincant, est le point fort d’un film un peu faiblard, plus doué pour accabler ses personnages, pris dans un engrenage tout aussi ludique que terrifiant, que pour proposer- en filigrane- une relecture contemporaine de son sujet. Car il y avait pourtant matière à critiquer ce besoin de reconnaissance sociale, cette ambition démesurée qui écrase l’individu en quête de pouvoir.

Vigneron, au contraire, se perd dans des perspectives moindres, à savoir une inintéressante réflexion sur la chance (avec une
voix off irritante qui ouvre et clôt le film), amoindrie qui plus est par un regard un peu impersonnel sur la chose puisque le film rappelle très souvent d’autres œuvres plus maîtrisées (Le Couperet de Costa Gavras pour le contexte social, Le Serpent d’Eric Barbier pour la relation dominant/dominé avec l’ami d’enfance, véritable poison venu du passé). Hormis quelques séquences atmosphériques plutôt réussies, Sans laisser de traces n’offre donc rien de nouveau, enterrant son intrigue à la hâte, comme fatigué par avance d’insuffler une once de complexité. S’en suit un dénouement bâclé, facile et prévisible qui ne tire pas assez avantage de son immoralité latente.

10 mars 2010

[ Critique ] CHLOE de Atom Egoyan


Du film d’Anne Fontaine, Egoyan n’en a gardé que la trame conductrice, à savoir le désarroi d’une femme face aux infidélités supposées de son mari, qui engage une jolie call-girl pour vérifier ses doutes. Et celle-ci finira ici aussi par raconter en détails les gâteries faites au dit mari. Pour le reste, tout a changé. La Nathalie-titre notamment est devenue Chloé, dix ans de moins, a gagné en jeunesse mais perdu en pudeur. Le sujet aussi – dans le tourbillon mi-érotique mi-thriller que crée le cinéaste – ne semble plus être le même: là où il était question de duel psychologique à l’ambigüité déroutante chez Fontaine, il y a passage à l’acte et flou sexuel du côté d’Egoyan qui, en autorisant une liaison entre les deux femmes, déplace carrément le point d’attention du film. La jeune femme, absolument raide dingue de son aînée, devient alors à la fois victime et bourreau d’un jeu de séduction qu’elle a amorcé, annihilant par là-même le premier twist final (que l’on connaissait déjà) pour privilégier un second (la toute dernière image) où naissent tous les possibles.

Est-ce l’histoire d’une femme en pleine crise de la quarantaine qui renie jusqu’au bout ses inclinations? Est-ce l’apologie de l’éphémère amoureux
versus la lassitude du mariage? Là où les deux amants trouvaient paix et quiétude, tendresse et considération dans le Paris de Nathalie, les deux tourtereaux de Toronto laissent planer le doute jusqu’à la fin. N’est-il pas simplement question que du mariage comme mensonge et paraître? Egoyan, comme d’habitude, nous perd dans une atmosphère envoûtante, qu’il entretient grâce à une bande son entêtante et des décors de glace, classes et d’une froideur séduisante. Au milieu, des interprètes formidables (le duo féminin tout spécialement) et des pistes de réflexion à n’en plus finir, dans les dédales du désir, auxquels tous (et toutes) s’abandonnent, ici, corps et âmes.



8 mars 2010

[ Critique ] CRAZY HEART de Scott Cooper


Crazy Heart prend son temps, traînant au bord des routes une mélancolie triste et un bagage trop lourd, fait des douleurs d’hier et des doutes d’aujourd’hui. Plein d’une vie qu’il connaît que trop bien. Imbibé d’alcool et de lendemain de fêtes. Animé par l’espoir, l’amour, une femme, un pardon possible. Tranquille et serein. Abimé, blessé. Comme un air de country. Pour incarner le chanteur sur le déclin, Jeff Bridges prête son corps et sa voix, en cow-boy désabusé, d’une justesse impeccable lorsqu’il s’agit de trouver le bon regard ou le geste qu’il faut. A ses côtés, une parfaite Maggie Gyllenhaal, championne du ciné indé, lumière au milieu des ténèbres, rencontre inopinée, second souffle, dernière chance.

La magie du film repose entièrement sur celle du duo, et sur leur sublime histoire d’amour qui contre toutes les niaiseries du genre. Pas de
happy end ici, pas de promesses, pas d’incroyables, mais simplement la vie, dans son entièreté, mauvaise, cruelle, tendre aussi. A la manière d’un Mickey Rourke qui opérait un come back fracassant dans The Wrestler, il y a un an, Jeff Bridges s’impose sur le devant de la scène en Bad Blake, star déchue, symbole de tout un esprit perdu, à l’abandon. Une figure du passé, détrônée par la jeunesse, et le capitalisme. Comme en témoigne le passage du flambeau final. Résultat? Un beau film tout en finesse et pudeur, sans excès dramatique, prévisible dans sa forme, mais surprenant d’humanité.

Oscar de la Meilleure Chanson pour The Weary Kind
Oscar du Meilleur Acteur pour Jeff Bridges.



6 mars 2010

[ Critique ] DAYBREAKERS des Frères Spierig


Même si Daybreakers rappelle par certains aspects nombreux de ses prédécesseurs (le vampire à l’humanité entêtante nommé Edward, la quête d’un substitut de sang comme dans True Blood ou les tueries gores à la Blade), les Frères Spierig ne manquent pas d’idées. Peinture d’une société inversée où les vampires sont dépourvus d’humains pour se nourrir, le film s’impose comme un savant mélange entre action brutale et sanglante, et considérations plus profondes sur la nature humaine, l’homme comme prédateur, retourné à l’état sauvage, animaux en simple quête de nourriture, insatiables et cruels devant le manque.

Cela donne naissance à des séquences furieusement réjouissantes où se déverse l’imagination sadique des deux frangins (vampires à l’abattoir, vampires clodos transformés en monstres, combats absurdes qui soulignent la bêtise de tout affrontement, etc.). Sans tomber dans les écueils du genre (l’histoire d’amour attendue par exemple est justement mise de côté), le film parvient à installer une atmosphère suffisamment singulière pour séduire, entre métallique froid et pointes soudaines de chaleur humaine, bestialité primaire et douceur apparente.
Daybreakers demeure alors, d’un bout à l’autre, un divertissement correct, série B bien menée par des acteurs motivants. Rien de plus, mais c’est déjà ça.


5 mars 2010

[ Critique ] NINE de Rob Marshall


Plus l’ambition est grande, les moyens gigantesques, le casting en pluie de stars: plus le naufrage- esthétique, musical, cinématographique- est titanesque. Avec un désir latent d’hommage au 8 et ½ de Fellini et plus généralement à l’exubérance du ciné italien, Rob Marshall (pourtant réalisateur de la bonne comédie musicale Chicago) signe ici un immense navet, colossal de nullité, grossier, moche, et ennuyeux. Embarrassant tant le casting à lui-seul justifiait le film: Cotillard plutôt sobre, Cruz sensuelle, Kidman classieuse et Day-Lewis impétueux. Embarrassant car sûr de lui, fier, tout en fougue et brusquerie, pensant certainement tenir là matière à déverser du baroque déchaîné, moderne, entraînant. Que nenni.

Empêtré dans une gênante mise en abîme du vide de son scénario (avec un Guido insupportable, victime de la page blanche), Marshall alterne mollement séquences en chansons et remplissage verbeux, suivant un mouvement à contre temps, tempo en décalage avec toute idée de fluidité et de charme. Cerise sur le gâteau: même les chansons ne sont guère motivantes, engluées dans des paroles simplistes et des numéros de charme datés et vulgaires ! Pour une comédie musicale, c’est un comble.




3 mars 2010

[ Critique ] THE GHOST-WRITER de Roman Polanski


On peut en faire des parallèles entre l’intrigue complexe du nouveau Polanski et la situation judiciaire de l’auteur, on peut y voir de nombreux fantômes: l’Amérique en second plan, ennemie; le caché en arrière plan, spectre de la conscience ; le passé en premier plan, que l’on se prend en pleine face comme un boomerang. Mais, au-delà des résonnances intimes, on y voit surtout une seule chose, essentielle et suffisante: un sublime chef-d’œuvre, d’une maîtrise incroyable, tendu comme le silence, majestueux comme le cadre, d’une inquiétante sournoiserie où le pire surgit d’on ne sait où, menace permanente et animale, domptée par un maître de cinéma, qui offre ici une gigantesque leçon de savoir-faire, habile dans le contrôle total de son récit à tiroirs, amusé, amusant, ludique, oppressant, insaisissable, empruntant de nombreux chemins hitchcockiens pour mieux y tatouer sa patte, pris tout aussi bien de folie que de sagesse dans sa mise en scène.

Polanski est de retour: thématiques habituelles (la paranoïa, le secret, le huis-clos) et souffle nouveau, tout concourt à faire de ce
Ghost-Writer là un temps fort de l’année cinématographique. Un temps fort pour toute une carrière d’artiste, aussi. Traînant une atmosphère tout aussi envoûtante que stressante, et convoquant modernité et nostalgie, Polanski effectue une fouille des âmes impeccable, rarement aussi réussie dans le genre du thriller. Les poussées dramatiques et humaines sont intenses, l’aspect politique parfaitement creusé, le travail sur la photo et le son absolument époustouflant. Dans un régal d’images semblant être étudiées à la seconde près, et dans un ballet champ/hors-champ diabolique et manipulateur, Polanski s’implique et implique, tirant les ficelles d’une danse effrénée, mensonges et vérités s’affrontant jusqu’au prodigieux final où feuilles et mots au vent, on assiste à la renaissance grandiose d’un cinéaste.